15 juin 2020 – Armand Dupuy

Selfie lent

dix-sept août, dix-huit heures dix, j’éternue dans l’air épais,
m’enfonce dans la chaise à moitié fondue, l’orage déplace
un bloc d’air sur la cour, secoue les roses trémières, je prends
Pavese, cette phrase encore mais sans projet, j’adhère puis
recule, me rétracte par fils et broderies successifs, m’exaspère
de mes petites marches arrière maniérées – aucune vérité
prononcée n’est bonne à rien : « Rien ne s’additionne au
reste, au passé. Nous recommençons toujours. » dix-neuf
août, dix-sept heures quatre, ni courbe ni torsion dedans,
planche délavée, sa pente stable, deux asticots gras fuient
le cadavre desséché d’une souris, deviendront mouches
à merde – quoi de mieux que le langage pour attendre ?
demande-t-elle –, des hirondelles plongent, glissent, glycine
figée sur ce constat : je m’épuise à ne rien savoir dans
l’affrontement de forces contraires. vingt-deux août,
vingt heures cinquante-quatre, je ne sais s’il faut voir ou
penser, toucher pour se satisfaire, la tête flaque ou poumon
rabougri, la nuit déjà lèche, la lumière blanche détache
à peine les doigts de la main, neige ou polystyrène, blanc
d’œuf, glaires montées vers les yeux, mémoire sans contenu
mais citerne, ce tourment visqueux des parois sonores à
grand peine, je monte, scrute encore la fleur d’un bleu qui
ne se laisse pas voir ni mentir. vingt-quatre août, cinq heures
dix-huit, l’attention rabattue sur l’arrangement douloureux,
le joint chaise-biceps, chair et bois se mêlant sur ma palette
amoindrie (conscience ou je ne sais quoi), cela de plus en plus
lancinant – douceur dehors, stridulations lentes et ciel étoilé –,
je fixe ou ne fixe pas, l’air berce l’oiseau sans fourreau,
le muscle en peine, je respire moins renfrogné, déplace ma
douleur jusqu’au récital et l’apaise. neuf heures seize, de l’eau
jusqu’aux cuisses non douloureuses, les siennes bronzées
qu’elle trempe relevant l’épuisette – dans l’ombre d’un saule,
avec elle je trempe et lève, mais bredouille, reste la plus inutile
des proies, elle relève, l’eau du lac ruisselle en filets blancs,
sapins brumeux, l’homme âgé nage au fond sans éclaboussures,
l’étau flue sur ses bras, sa nuque, crawl puis dos crawlé, longe
les bouées, des moustiques poudroient puis ne poudroient plus :
six enfants démettent la scène en s’aspergeant.

Extrait de Selfie lent à paraître sans masque aux éditions FAÏ fioc.

Armand Dupuy est né en 1979, il vit à Saint-Jean-La-Bussière. Il est co-fondateur des Éditions Centrifuges (2011 – 2019). Sont récemment parus : Ce doigt qui manque à ma vue, Æncrages & co ; Présent faible, Faï fioc; L’avaleur avalé, Le Réalgar ; Jérémy Liron, Récits, pensée, fragments dérives et chutes, L’Atelier contemporain.

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