5 juin 2020 – A.C. Hello

La suite

J’avais fait trop de bruit, je ne voulais pas que ça recommence, tout était fini, qu’est-ce que j’en savais, laisse-moi parler, tu étais tout, de quoi tu te mêles, tout recommençait au même endroit, c’était déjà quelque chose, on me disait que j’en avais fini, qu’est-ce que j’avais fini, je devais te laisser, je ne m’en faisais pas pour toi, mort de quoi, j’allais me réveiller, c’était la nuit, à partir de quel moment dans cette chambre d’hôpital personne n’avait plus rien dit, n’avait plus osé rien dire, avait décidé de ne plus jamais le dire, l’avaient-ils déjà dit d’ailleurs, et que pouvaient-ils dire puisque tout était terminé, savaient-ils au moins de quoi il s’agissait, allaient-ils s’oublier à dire cette pensée qui crevait leurs gorges, allaient-ils continuer à te regarder comme si tu leur parlais, c’était plus simple de laisser croître le silence, pour que rien n’achève ce qui fondait imperceptiblement au milieu du vide, cette énergie discontinue, d’une grande intensité, en relation étroite avec mon œil et ma bouche, qui se cramponnait à moi, se superposait au réel, tandis que ton corps raide, la tête penchée sur le côté, contemplait le mur, immobile je courais dans ma tête, ils ne me voyaient pas, des phrases interminables sortaient de leurs yeux, leurs bras pendaient au bord du vide, je restais dans l’ombre, aplatie sur le sol, mes deux bras fouillaient les cailloux, il n’y avait plus de couleurs, je suis née ici, j’ai survécu sur l’os de ton crâne, tu ne me voyais pas, tu ne m’as jamais vue, les gens chuchotaient tout bas, ils se révélaient à eux-mêmes en te regardant pourrir, ils mouraient lentement de cette parole qu’ils tentaient de rentrer au fond de leur gorge, à quelle exacte seconde leur raison s’était-elle effondrée, un instant ils semblaient vouloir me parler, savaient-ils donc qui j’étais, moi qui ne connaissais rien de ma situation, ils retournaient se planter comme des piquets au fond de la chambre, on entendait couler ton corps le long du lit, emportant ton cri terrible, je devais réfléchir, je devais réfléchir à la suite réfléchir, nous devions respirer fort la suite et ne pas sombrer, dans la suite ne pas se croire mort à la longue, cette suite allait faire place nette dans nos crânes et il y ferait si froid qu’on regretterait même jusqu’à ces jours où l’on était malheureux sans suite aucune, avec nos grandes plaintes au fond de nous balancées d’amertume, nous devions élaborer une suite, une suite qui allait déchirer nos grandes dents inquiètes.

Extrait d’un travail en cours.

Par  : A.C. Hello (Voix/Texte) & Jac Berrocal (trompette), Jean-Noël Cognard (batterie), Thierry Müller (guitare), Quentin Rollet (saxophone), Laurent Saïet (basse).

Le morceau La suite fait partie du disque Animal Fièvre, paru chez Trace label : https://tracelab.com/a-c-hello/.

A.C. Hello Elle a publié trois textes : Paradis remis à neuf (Livre + CD, Fissiles), Naissance de la gueule (Al Dante), La peau de l’eau (Pariah). Auteure et performeuse, elle pratique la poésie sonore depuis plus de 10 ans – seule, avec des musiciens, ou encore en collectif (l’Armée Noire). Dans ses lectures performées se joue une lutte entre ce qui relève de la littérature (l’objet textuel « définitif ») et ce qui pourrait se nommer une parole suffoquée ; une lutte qui est le fait même de vivre, et dont le corps est l’espace. Elle a créé et anime la revue de poésie contemporaine Frappa (Web Revue & Revue papier).

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